Cyrano de Bergerac : Troisième acte, scène VII
Cyrano de Bergerac (1897)
Edmond ROSTAND (1868-1918)

Roxane, Christian, Cyrano, d'abord caché sous le balcon.

Roxane, entrouvrant sa fenêtre 
Qui donc m’appelle ? 
Christian 
Moi. 
Roxane
Qui, moi ? 
Christian 
Christian. 
Roxane, avec dédain 
C’est vous ? 
Christian 
Je voudrais vous parler. 
Cyrano, sous le balcon, à Christian 
Bien. Bien. Presque à voix basse. 
Roxane 
Non ! Vous parlez trop mal. Allez-vous-en ! 
Christian 
De grâce !... 
Roxane 
Non ! Vous ne m’aimez plus ! 
Christian, à qui Cyrano souffle ses mots 
M’accuser, - justes dieux ! 
De n’aimez plus... quand... j’aime plus ! 
Roxane, qui allait refermer sa fenêtre, s’arrêtant 
Tiens, mais c’est mieux ! 
Christian, même jeu 
L’amour grandit bercé dans mon âme inquiète... 
Que ce... cruel marmot prit pour... barcelonnette ! 
Roxane, s’avançant sur le balcon 
C’est mieux ! - Mais, puisqu’il est cruel, vous fûtes sot 
De ne pas, cet amour, l’ettouffer au berceau ! 
Christian, même jeu 
Aussi l’ai-je tenté, mais tentative nulle 
Ce... nouveau-né, Madame, est un petit... Hercule. 
Roxane 
C’est mieux ! 
Christian, même jeu 
De sorte qu’il... strangula comme rien.
Les deux serpents... Orgueil et... Doute. 
Roxane, s’accoudant au balcon 
Ah ! c’est très bien. 
- Mais pourquoi parlez-vous de façon peu hâtive ? 
Auriez-vous donc la goutte à l’imaginative ? 
Cyrano, tirant Christian sous le balcon et se glissant à sa place 
Chut ! Cela devient trop difficile !... 
Roxane 
Aujourd’hui... 
Vos mots sont hésitants. Pourquoi ? 
Cyrano, parlant à mi-voix, comme Christian 
C’est qu’il fait nuit, 
Dans cette ombre, à tatons, ils cherchent votre oreille. 
Roxane 
Les miens n’éprouvent pas difficulté pareille. 
Cyrano 
Ils trouvent tout de suite ? oh ! cela va de soi, 
Puisque c’est dans mon coeur, eux, que je les reçois ; 
Or, moi, j’ai le coeur grand, vous, l’oreille petite. 
D’ailleurs vos mots à vous descendent : ils vont plus vite, 
Les miens montent, Madame : il leur faut plus de temps ! 
Roxane 
Mais ils montent bien mieux depuis quelques instants. 
Cyrano 
De cette gymnastique, ils ont pris l’habitude ! 
Roxane 
Je vous parle en effet d’une vraie altitude ! 
Cyrano 
Certes, et vous me tueriez si de cette hauteur 
Vous me laissiez tomber un mot dur sur le coeur ! 
Roxane, avec un mouvement 
Je descends ! 
Cyrano, vivement 
Non ! 
Roxane, lui montrant le banc qui est sous le balcon 
Grimpez sur le banc, alors, vite ! 
Cyrano, reculant avec effroi dans la nuit 
Non ! 
Roxane 
Comment... non ? 
Cyrano, que l’émotion gagne de plus en plus 
Laissez un peu que l’on profite... 
De cette occasion qui s’offre... de pouvoir 
Se parler doucement, sans se voir. 
Roxane 
Sans se voir ? 
Cyrano 
Mais oui, c’est adorable. On se devine à peine. 
Vous voyez la noirceur d’un long manteau qui traîne, 
J’aperçois la blancheur d’une robe d’été 
Moi je ne suis qu’une ombre, et vous qu’une clarté ! 
Vous ignorez pour moi ce que sont ces minutes ! 
Si quelquefois je fus éloquent... 
Roxane 
Vous le fûtes ! 
Cyrano 
Mon langage jamais jusqu’ici n’est sorti 
De mon vrai coeur... 
Roxane 
Pourquoi ? 
Cyrano 
Parce que... jusqu’ici 
Je parlais à travers... 
Roxane 
Quoi ? 
Cyrano 
...Le vertige où tremble 
Quiconque est sous vos yeux !... Mais ce soir, il me semble... 
Que je vais vous parler pour la première fois ! 
Roxane 
C’est vrai que vous avez une toute autre voix. 
Cyrano, se rapprochant avec fièvre 
Oui, tout autre, car dans la nuit qui me protège 
J’ose être enfin moi-même, et j’ose... 
Il s’arrête et, avec égarement. 
Où en étais-je ? 
Je ne sais... tout ceci, - pardonnez mon émoi, - 
C’est si délicieux... c’est si nouveau pour moi ! 
Roxane 
Si nouveau ? 
Cyrano, bouleversé, et essayant toujours de ratraper ses mots 
Si nouveau... mais oui... d’être sincère 
La peur d’être raillé, toujours au coeur me serre... 
Roxane 
Raillé de quoi ? 
Cyrano 
Mais de... d’un élan !... Oui, mon coeur 
Toujours, de mon esprit s’habille, par pudeur 
Je pars pour décrocher l’étoile, et je m’arrête 
Par peur du ridicule, à cueillir la fleurette ! 
Roxane 
La fleurette a du bon. 
Cyrano 
Ce soir, dédaignons-la ! 
Roxane 
Vous ne m’aviez jamais parler comme cela ! 
Cyrano 
Ah ! si, loin des carquois, des torches et des flèches, 
On se sauvait un peu vers des choses... plus fraîches ! 
Au lieu de boire goutte à goutte, en un mignon 
Dé à coudre d’or fin, l’eau fade du Lignon, 
Si l’on tentait de voir comment l’âme s’abreuve 
En buvant largement à même le grand fleuve ! 
Roxane 
Mais l’esprit ?... 
Cyrano 
J’en ai fait pour vous faire rester 
D’abord, mais maintenant ce serait insulter 
Cette nuit, ces parfums, cette heure, la Nature, 
Que de parler comme un billet doux de Voiture ! 
- Laissons, d’un seul regard de ses astres, le ciel 
Nous désarmer de tout notre artificiel 
Je crains tant que parmi notre alchimie exquise 
Le vrai du sentiment ne se volatilise, 
Que l’âme ne se vide à ces passe-temps vains, 
Et que le fin du fin ne soit la fin des fins ! 
Roxane 
Mais l’esprit ?... 
Cyrano 
Je le hais, dans l’amour ! C’est un crime 
Lorsqu’on aime de trop prolonger cette escrime ! 
Le moment vient d’ailleurs inévitablement, 
- Et je plains ceux pour qui ne vient pas ce moment ! 
Où nous sentons qu’en nous une amour noble existe 
Que chaque joli mot que nous disons rend triste ! 
Roxane 
Eh bien ! si ce moment est venu pour nous deux, 
Quels mots me direz-vous ? 
Cyrano 
Tous ceux, tous ceux, tous ceux 
Qui me viendront, je vais vous les jeter, en touffe, 
Sans les mettre en bouquets: je vous aime, j’étouffe, 
Je t’aime, je suis fou, je n’en peux plus, c’est trop ; 
Ton nom est dans mon coeur comme dans un grelot, 
Et comme tout le temps, Roxane, je frissonne, 
Tout le temps, le grelot s’agite, et le nom sonne ! 
De toi, je me souviens de tout, j’ai tout aimé 
Je sais que l’an dernier, un jour, le douze mai, 
Pour sortir le matin tu changeas de coiffure ! 
J’ai tellement pris pour clarté ta chevelure 
Que, comme lorsqu’on a trop fixé le soleil, 
On voit sur toute chose ensuite un rond vermeil, 
Sur tout, quand j’ai quitté les feux dont tu m’inondes, 
Mon regard ébloui pose des taches blondes ! 
Roxane, d’une voix troublée 
Oui, c’est bien de l’amour... 
Cyrano 
Certes, ce sentiment 
Qui m’envahit, terrible et jaloux, c’est vraiment 
De l’amour, il en a toute la fureur triste ! 
De l’amour, - et pourtant il n’est pas égoïste ! 
Ah ! que pour ton bonheur je donnerais le mien, 
Quand même tu devrais n’en savoir jamais rien, 
S’il ne pouvait, parfois, que de loin, j’entendisse 
Rire un peu le bonheur né de mon sacrifice ! 
- Chaque regard de toi suscite une vertu 
Nouvelle, une vaillance en moi ! Commences-tu 
A comprendre, à présent ? Voyons, te rends-tu compte ? 
Sens-tu mon âme, un peu, dans cette ombre, qui monte ?... 
Oh ! mais vraiment, ce soir, c’est trop beau, c’est trop doux ! 
Je vous dis tout cela, vous m’écoutez, moi, vous ! 
C’est trop ! Dans mon espoir même le moins modeste, 
Je n’ai jamais espéré tant ! Il ne me reste 
Qu’à mourir maintenant ! C’est à cause des mots 
Que je dis qu’elle tremble entre les bleus rameaux ! 
Car vous tremblez ! car j’ai senti, que tu le veuilles 
Ou non, le tremblement adoré de ta main 
Descendre tout le long des branches du jasmin !` 
Il baise éperdument l’extrémité d’une branche pendante. 
Roxane 
Oui, je tremble, et je pleure, et je t’aime, et suis tienne ! 
Et tu m’as enivrée ! 
Cyrano 
Alors, que la mort vienne ! 
Cette ivresse, c’es moi, moi, qui l’ai su causer ! 
Je ne demande plus qu’une chose... 
Christian, sous le balcon 
Un baiser ! 
Roxane, se rejetant en arrière 
Hein ? 
Cyrano 
Oh ! 
Roxane 
Vous demandez ? 
Cyrano
Oui... je... 
A Christian bas. 
Tu vas trop vite. 
Christian
Puisqu’elle est si troublée, il faut que j’en profite ! 
Cyrano, à Roxane 
Oui, je... j’ai demandé, c’est vrai... mais justes cieux ! 
Je comprends que je fus bien trop audacieux. 
Roxane, un peu déçue 
Vous n’insistez pas plus que cela ? 
Cyrano 
Si ! j’insiste... 
Sans insister !... Oui, oui ! votre pudeur s’attriste ! 
Eh bien ! mais, ce baiser... ne me l’accordez pas ! 
Christian, à Cyrano, le tirant par son manteau Pourquoi ? 
Cyrano 
Tais-toi, Christian ! 
Roxane, se penchant 
Que dites-vous tout bas ? 
Cyrano 
Mais d’être allé trop loin, moi-même je me gronde ; 
Je me disais : tais-toi, Christian !... 
Les théorbes se mettent à jouer. 
Une seconde !... 
On vient ! 
Roxane referme la fenêtre. Cyrano écoute les théorbes, dont un joue un air folâtre et l’autre un air lugubre. 
Air triste ? Air gai ?... Quel est donc leur dessein ? 
Est-ce un homme ? une femme ? - Ah ! c’est un capucin ! 
Entre un capucin qui va de maison en maison, une lanterne à la main, regardant les portes.



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Cyrano de Bergerac : Troisième acte, scène VII est un extrait du livre "Cyrano de Bergerac (1897)" - CLE