Les Dents
Blasons, une Anthologie
Eustorg de BEAULIEU (1495-1552)
Point ne me semble estre chose congrue
Que ce qui pille et met en forme deue
La droguerie en quoy vit tout le corps
Doibve passer sans en faire recordz,
Joinct qu’il n’y a dame ne damoyselle
De qui la bouche – en riant – semble belle,
Si les dentz sont noires, et mal apoint
Et puis – helas – ceulx la qui n’en ont point
Quel desplaisir et quelle fascherie !
Doncques, o dentz qui avez seigneurie
Et vray tribut sur toute chose qu’entre
Dedans la bouche, et de la bouche au ventre,
Bien ayse est cil qui se peult resjouyr
Et sans douleur de vous en paix jouyr.
O belles dentz, joinctes, et bien unies,
Nettes tousjours, et claires, et brunies
Comme l’yvoire, enchassées desmail
Plus bel à l’œil, et plus fin que Corail,
C’est grand plaisir de veoir vostre bel ordre,
Mais grand ennuy quand n’avez rien que mordre.
Dentz, non pas dentz par cy par la semées,
Mais l’une à l’aultre ensemble bien serrées.
Dentz en deux rencz, luysans comme cristal,
D’une longueur moyenne, et ordre esgal.
Dentz de grosseur et rondeur competente,
D’une grandeur et forme equipolente.
Dentz qu’à la langue estes mur et renfort
Et de vieillesse adjutoire, et confort.
Dentz point sentant, brunes ne tenebreuses,
Point à creneaulx, ne poinctures, ne creuses.
Brefvement : dentz, il n’est grand ne petit
Qu’aye à menger, avec bon appetit,
Qui – apres Dieu – ne vous doibve louenge,
Car de tout ce que l’homme boyt et menge
Faictes la preuve au vray, si promptement
Que tout le corps en a contentement.
O qu’il faict bon vous veoir lors – sur mon ame ! –
Quand de bon cueur rit quelque belle dame
Et bien heureux est celuy jours et nuictz
Qui baise, helas, tant seulement vostre huys.
Ay je donc tort, belles dentz, si je couche
Que c’estes vous qui decorez la bouche ?
Et mesmement la bouche de soulas,
La bouche que homme à l’emboucher n’est las,
La bouche qu’est de mensonge ennemye,
Comme la bouche, et lebvres, de mamye.